L’évolution des planisphères à l’époque moderne en Europe

Planisphère de type portulan - diOptera
Les planisphères servent de source pour attester de l'évolution des connaissances géographiques lors de l'époque moderne de nos aïeux.

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Les planisphères sont la source principale du savoir géographie de nos ancêtres.

Notre étude des planisphères se réalise sur une période courte mais à la fois complexe, car source de grandes mutations. L’époque moderne est une période historique s’articulant entre le Moyen Âge et l’époque contemporaine pour les historiens français. L’époque moderne, pour beaucoup d’autres historiens internationaux, est toujours en cours aujourd’hui. Ainsi, dans notre cas, nous utilisons les balises de début adoptées par les historiens internationaux, avec soit la prise de Constantinople en 1453 par les Ottomans, marquant la chute définitive de l’Empire romain d’Orient, ou bien la découverte inattendue du Nouveau Monde par Christophe Colomb en 1492. Pour les historiens Français l’époque moderne commence par le traité d’Étaples de 1492, qui marque la fin durable de la guerre de Cent Ans, entre la France et l’Angleterre. La fin de l’époque moderne peut être bornée avec la Révolution française de 1789, ou bien avec la proclamation de la Première République en 1792. Cette période marque l’essor d’un nombre important de découvertes, de redécouvertes, d’innovations etc., que ce soit avec l’imprimerie mise en place par Johannes Gensfleisch à partir de 1450, le retour d’énormément d’œuvres antiques avec la chute de Constantinople et l’apparition de nouveaux courants de pensée. La redécouverte de ces travaux apporte des changements dans les pensées et la conception de la société pour certains penseurs de l’époque. Dans notre cas, ce qui nous intéresse, c’est les apports importants de cette période dans le monde de la cartographie et de la navigation, permettant une évolution des planisphères.

La cartographie existe depuis l’Antiquité, mais nous n’évoquerons pas – volontairement – les traces de cartographie avant les Grecs. Il est quand même nécessaire de signaler que dans les civilisations antiques du Proche-Orient et de l’Afrique du Sud, il existe des traces de cartes sur des papyrus ou bien des tablettes d’argile qui représentent aussi bien la Terre que le ciel. Ainsi, Ératosthène (276-194 av. JC) est l’individu qui marque grandement la cartographie avec des travaux sur les méridiens et l’incidence du soleil en fonction de différents points géographiques sur la Terre. Au IIe siècle ap. JC, Ptolémée réalise plusieurs cartes de la Méditerranée. Les travaux de Ptolémée ont fortement touché les cartographes et les scientifiques de l’époque moderne, et ont été retrouvés au XVIe siècle. Mis à part quelques cartes romaines se basant sur les routes de l’empire, il n’y a pas d’évolution fondamentale dans la science de la cartographie et le Moyen-Âge qui suit l’Antiquité ne fait pas non plus évoluer cette science. Les cartes du Moyen-Âge sont réalisées en recopiant des cartes antiques, sans forcément modifier les procédés. Il existe cependant beaucoup de cartes, qui servent comme support à la réflexion religieuse ou bien philosophique, mais il n’y a aucune cohérence sur le plan géographique, les distances ne sont pas respectées, ni même les localisations précises de ce qui doit être représenté. La fin du Moyen-Âge voit l’augmentation des cartes marines, qui répertorient les ports et les littoraux. Les outils étaient rudimentaires et hérités de l’Antiquité, du moins pour le bâton de Jacob ou bien des Arabes pour l’astrolabe. Mais de cette manière, il était possible de connaître les longitudes, ce qui permettait de placer plus ou moins précisément les ports sur les cartes. Ce sont les Portugais qui ont commencé à mettre en place ce genre de carte. De ce fait, les cartes se nomment des portulans. Ainsi, cette évolution progressive de la cartographie nous amène à l’époque moderne.
La période s’écoulant entre le XVe siècle et le XVIIe siècle voit l’émergence de l’exploration de la planète et la multitude de contacts avec l’Afrique, l’Océanie, l’Asie et l’Amérique. Cette période est aussi appelée l’Âges des découvertes. Cette vague est due à de nombreuses choses, mais nous pouvons signifier la raison économique, les Européens cherchent de nouvelles routes commerciales vers la Chine et l’Inde depuis que l’Empire Ottoman bloque la Route de la soie. Des innovations permettent également d’améliorer et de rendre plus sûres les longues explorations, comme la caravelle ou encore l’astrolabe.

L’un des grands inventeurs ou « améliorateurs » de la période est Gemma Frisius, qui, tout au long de sa vie, perfectionne, invente ou améliore des instruments de navigation comme l’astrolabe, l’équerre d’arpenteur, les anneaux astronomiques. Il propose également d’utiliser la méthode de la triangulation afin de localiser des lieux distants. L’élève de Gemma Frisius, Gérard Mercator est l’inventeur d’une projection pour les terres du globe sous forme de planisphères ; la projection de Mercator toujours utilisée aujourd’hui. Les premiers planisphères de la période ne pouvaient pas servir à mesurer des distances ou à prévoir des expéditions, car pour la plupart ils ne représentaient pas la sphéricité de la Terre. Ainsi, la projection de Mercator trouve ses sources au XVIe siècle, et apporte une solution à ce problème, permettant d’utiliser ce support pour les expéditions et le calcul des latitudes. Ainsi, les documents cartographiques de la période évoluent rapidement, grâce aux avancées techniques, aux nouvelles découvertes, et par conséquent il y a une disparition progressive des Terra Incognita sur les planisphères des grandes puissances européennes. Nous pouvons donc nous demander quelles sont les grandes évolutions qui s’opèrent au cours de l’époque moderne, sur le plan de la cartographie, avec l’étude de cinq planisphères. Nous commencerons par l’étude d’un planisphère de 1502, puis 1569, 1593, 1662 et enfin un planisphère de 1720.

Les quatre tableaux proviennent de cultures différentes et retracent l’évolution de leurs connaissances.

Figure 1 : Carta da navigar per le Isole nouam tr [ovate] in le parte de l’India: dono Alberto Cantino al S. Duca Hercole. L’auteur est inconnu, mais certainement Portugais, la carte date de 1502 et mesure 2,18 mètres sur 1,02 mètres, aujourd’hui elle est disponible à la bibliothèque Estence, à Modène en Italie. – études des planisphères

La Carta da navigar per le Isole nouam tr [ovate] in le parte de l’India: dono Alberto Cantino al S. Duca Hercole qui peut être traduit en français par : « carte nautique des îles nouvellement trouvées dans la région de l’Inde : donnée par Alberto Cantino au seigneur duc Hercule » est le premier document (document 1) que nous traiterons. Il est daté de 1502 et possède une histoire particulière, ainsi, cette carte est une copie d’autres cartes portugaises provenant de la Casa da Índia, c’est-à-dire la Maison des Indes, l’institution qui administrait l’exploration, la colonisation et le commerce avec les nouveaux territoires, mais surtout avec l’Orient. Alberto Cantino a été envoyé par le duc Hercule de Ferrare, pour obtenir des informations sur les connaissances portugaises sur les nouveaux territoires et sur leurs connaissances du globe. Ainsi, cette carte devient le modèle pour une nouvelle carte italienne, celle de Caverio, et la carte de Caverio devient le modèle pour le planisphère de Waldseemüller en 1507. Cette réutilisation des anciennes cartes, avec les nouvelles découvertes, permet des cartes plus complètes certes, mais également des cartes qui comportent des erreurs depuis des dizaines, voire des centaines d’années. Cet acte d’espionnage des Italiens marque l’importance de ces nouvelles découvertes pour les puissances européennes. La découverte de nouvelles terres peut apporter de nouvelles richesses, mais également de nouvelles routes commerciales importantes. Il faut insister sur le fait que l’expédition de Christophe Colomb était avant tout par but commercial, dans l’idée de trouver une nouvelle voie vers l’Inde. Les cartes sont des connaissances importantes et privées, chaque puissance a, pendant cette période, sa vision du monde, et sa conception du monde, avec des voiles sur certaines zones alors que d’autres non.

La carte semble relativement simple et claire, et pourtant énormément de petites informations y sont inscrites et visibles. Dans un premier temps, nous pouvons remarquer que la carte est en couleur ; il y a du texte en noir, en rouge, des terres en bleu et en vert. La carte possède également des indicateurs d’échelle et d’orientation, ainsi, elle a une orientation nord. Ceci est visible avec les nombreuses roses des vents. Tel un portulan, la carte indique une grande quantité de ports connus le long des côtes des différents continents représentés, avec une majorité en Europe du fait de la meilleure connaissance cartographique de cette région, mais également de l’Afrique, lieu fort de l’implantation des Portugais. Il y a quand même l’indication du nom de quelques îles dans l’actuelle Mer des Caraïbes. Nous pouvons remarquer la représentation de certains drapeaux auprès de certains territoires. Le long de la cote brésilienne, il y a le drapeau du Portugal, le long des cotes européennes, il y a le drapeau de l’Angleterre, de l’Écosse, de l’Espagne. La carte représente également des villes comme Jérusalem au Levant, mais aussi des lieux mythiques comme la Tour de Babel.

L’équateur est délimité par un trait doré relativement plus épais que les autres traits figurants sur le fond de carte. Les autres traits sont des routes loxodromiques, qui représentent le chemin que suivrait un navire en prenant en compte la rotondité de la Terre. Une ligne bleue représente la démarcation entre les territoires portugais et espagnols. Ce trait fait référence donc au traité de Tordesillas du 7 juin 1494, qui répartit la Terre en deux, l’Est pour les Portugais et l’Ouest pour les Espagnols. Deux autres lignes rouges horizontales représentent le cercle polaire et les tropiques. La carte représente les côtes du Brésil, découvertes deux ans auparavant par les Portugais. Il y a une représentation de la faune et de la flore que les explorateurs ont découvert sur place, ainsi, les côtes brésiliennes laissent place à la reproduction en couleur d’une forêt. Le continent africain se voit également agrémenté d’une reproduction de villages, de populations et également d’une ville européenne. La représentation du Nouveau Monde reste très imprécise, l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud ne sont pas représentées en un seul bloc. De plus « Terra del Rey de Portuguall » fait référence à Terre Neuve, mais se trouve représentée à l’Est du traité de Tordesillas. Cette carte présente également les connaissances portugaises sur la géographie de l’Afrique et de l’Asie. Ils représentent déjà Madagascar, découverte en 1500, et l’Inde n’est pas une île mais bien un bloc attaché à l’Asie. Il semble qu’au large des côtes brésiliennes nous pouvons remarquer une tache d’encre rouge. Il semble également qu’un parchemin ait été utilisé pour faire des retouches sur la carte au niveau des côtes brésiliennes. Il n’y a pas d’ornement, ni bien même de marge, elle a disparu au fil du temps. La carte a un aspect brouillon.

Figure 2 : Nova et Aucta Orbis Terrae Descriptio ad Usum Navigantium Emendate Accommodata, de Gerardus Mercator publié en 1569 à Duisburg. Elle a été imprimée sur 18 feuilles séparées de 33 centimètres sur 40 centimètres, pour un total rassemblé de 2,02 mètres sur 1,24 mètres. Une version est conservée à la BnF. – études des planisphères

La Nova et Aucta Orbis Terrae Descriptio ad Usum Navigantium Emendate Accommodata qui peut être traduit en français par : « Nouvelle représentation plus complète du globe terrestre bien adaptée à la navigation » est le second document (document 2) que nous traiterons. Il a été publié en 1569. Son auteur est Gérard Mercator mathématicien, géographe et cartographe flamand. Il a été l’élève de Frisius et il met en place une projection spécifique, que nous appelons projection de Mercator. Cette projection permet de conserver les angles et un écart équivalent entre les méridiens, par contre les latitudes ne sont pas respectées, ce qui déforme grandement les continents. Cette carte a pour objectif d’améliorer significativement la navigation des marins et également d’améliorer les connaissances cartographiques. Pour autant, le désir de Mercator de faciliter la navigation grâce à sa projection est un échec à la sortie de sa carte et pendant les siècles à venir, car son concept était encore bien loin des procédés utilisés pour naviguer en mer à son époque. L’incapacité de définir précisément les longitudes en mer et les nombreuses erreurs qui composent la carte sont les raisons de cet échec. La carte, en comparaison avec la précédente, est bien plus complexe, que ce soit dans son élaboration mais également dans les informations qu’elle présente. Mercator a utilisé des données de son époque, mais également des données relativement obsolètes. Ainsi, sa cartographie est proche de celle de Diego Ribero ou encore Girolamo Ruscelli, Mercator utilise leurs travaux pour mettre en place sa représentation du globe terrestre. Les Européens ont une bien meilleure connaissance sur le monde qui les entoure. La circumnavigation de Magellan entre 1519 et 1522 a apporté énormément de connaissances cartographiques, avec le passage le long des côtes d’Amérique du Sud, de la découverte d’un détroit (Détroit qui porte le nom de l’explorateur) vers l’Océan Pacifique par le Sud, puis de sa traversée. Il y a également tout au long du XVIe siècle des explorations terrestres en Amérique. Entre 1519 et 1532, il y a l’expansion des Conquistador sur les Empires Inca et Aztèque et les autres peuples de la région permettant d’apporter des détails cartographiques de l’intérieur des terres. Entre temps, il y a également eu des expéditions supplémentaires dans l’Océan Indien et en Asie tout au long du XVIe siècle, ainsi, Pedro Álvares Cabral, Afonso de Albuquerque ou encore Rafael Perestrelo sont des explorateurs qui ont toujours plus poussé les explorations vers l’Est du globe, avec des implantations à Madagascar, la découverte de l’île Maurice, du Sri Lanka ou encore de Malacca. De nouveaux acteurs apparaissent également, l’Amérique du Nord n’intéresse pas les membres de la péninsule Ibérique, ainsi, ce territoire est partagé entre les Anglais et les Français. Lors de la destruction de l’Invincible Armada en 1588, une importante flotte d’invasion dirigée vers les Anglais, le commerce maritime et les explorations de nouvelles nations s’intensifient, avec par exemple les Hollandais.

Pour revenir sur la carte, elle est représentée en noir et blanc et possède différents textes informatifs en plus des éléments cartographiques. Les informations sont inscrites dans des cartouches, traitant des rhumbs (quart d’angle, ou quart de vent) qui sont des lignes de navigation prenant en compte la rotondité de la Terre, mais également des textes sur les méridiens, les pôles magnétiques, les caractéristiques régionales, les rapports de navigation ou encore la description de mythes et de légendes. Les textes sont écrits en latin. La bordure de la carte représente les points cardinaux et de nombreuses roses des vents sont présentes sur la carte pour indiquer la direction de la carte.  Il y a différentes illustrations sur la carte, ainsi, nous retrouvons des navires d’explorations dans l’Océan Pacifique et l’Océan Atlantique. Des territoires nouveaux pour les Européens. Il y a également des monstres, mais aussi des animaux, ainsi au large des côtes brésiliennes il y a la représentation d’un long serpent des mers. Dans le Pacifique, au large des côtes américaines, il y a la représentation probable d’un dauphin, que nous pouvons également retrouver dans l’Océan Atlantique. Il y a également la représentation probable d’un dieu, peut-être Poséidon, chevauchant un mélange entre un hippocampe et un cheval. Ainsi, l’ensemble de l’océan excepté l’Océan Indien est représenté de manière vivante, avec des navires européens, des monstres, des animaux et même des représentations divines. Nous pouvons retrouver au milieu de l’Océan Atlantique l’île Frisland, qui est une île fantôme et qui montre que Mercator utilise les travaux d’autres cartographes, car cette île se retrouve sur tous les planisphères entre 1560 et 1660 et les frères Nicolò et Antonio Zeno sont les premiers à représenter cette île. A contrario les territoires terrestres sont relativement vides. Gérard Mercator a ajouté des chaînes de montagnes, des forêts, des fleuves à travers les territoires qui n’étaient pas encore connus des Européens. Il y a quand même la représentation de certaines villes à travers les différents territoires. Certains territoires sont représentés grâce à des travaux antiques provenant de Ptolémée, Pline l’Ancien ou encore Pomponius Mela. Ces auteurs antiques peuvent être aussi complétés avec des explorateurs plus récents comme Marco Polo, ainsi Mercator a utilisé tout un panel d’auteurs, de sources, d’exemples pour mettre en place sa vision du globe. Il y a en tout cas une grande différence de connaissances entre l’Europe, l’Asie et le Nord de l’Afrique vis-à-vis du reste du monde. Pour autant, il faut être prudent vis-à-vis des détails apportés. La représentation terrestre n’est pas complètement vide d’illustration, ainsi, nous pouvons retrouver des cannibales et des géants (Amérique du Sud), mais aussi des musiciens (Asie de l’Est). Il y a la représentation d’un culte des peuples d’Europe de l’Est, la Baba Yaya, mais également la représentation du prêtre Jean qui était dans la légende le dirigeant d’un Royaume chrétien se trouvant au Proche Orient, puis en Inde, mais finalement les Portugais se persuadent de l’avoir découvert en Afrique et plus précisément en Éthiopie. Ainsi, Gérard Mercator le représente sur un trône portant une croix dans la main.

Figure 3 : Nova Orbis Tabula in Lucem Edita a été publiée entre 1660 à Amsterdam. Elle a été réalisée par Frederik de Wit. C’est une carte à double hémisphère. Aujourd’hui un exemplaire est conservé à la bibliothèque royale de Belgique. - études des planisphères
Figure 3 : Nova Orbis Tabula in Lucem Edita a été publiée entre 1660 à Amsterdam. Elle a été réalisée par Frederik de Wit. C’est une carte à double hémisphère. Aujourd’hui un exemplaire est conservé à la bibliothèque royale de Belgique. – études des planisphères

La Nova Orbis Tabula in Lucem Edita est le troisième document (document 3) que nous allons étudier. Ce planisphère a été publié à Amsterdam (Provinces-Unies) en 1662 par Frederik de Wit. L’auteur était un cartographe et graveur néerlandais. Il est plus difficile de connaître les caractéristiques précises de cette carte, ainsi certaines informations sont manquantes contrairement aux autres documents. L’auteur Frederik de Wit a été très prolifique dans son travail de cartographe, il a réalisé de nombreux plans, cartes ou gravures du globe, de l’Europe ou bien des Pays-Bas. Malheureusement, les annotations sur les cartes, comme la date, ne sont que rarement présentes. Frederik de Wit a fondé une entreprise d’imprimerie en 1654. Il connait une impressionnante renommée internationale avec ses travaux (cartes, plans…). Cette période marque également l’âge d’or des Pays-Bas (Provinces-Unies) à l’échelle internationale, entre 1584 et 1702. Les Pays-Bas, grâce à la liberté de culte, attirent de nombreux savants, écrivains, érudits, navigateurs etc. Très vite, les pays voisins commencent à être jaloux de cet essor soudain des Pays-Bas, ainsi en 1652 l’Angleterre ouvre les hostilités et à la fin du XVIIe siècle la France assène le coup de grâce aux Pays-Bas. Lors de cette courte période de prospérité les Hollandais réussissent à construire un véritable monopole commercial sur l’ensemble du globe. Il y a la création de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales en 1602, qui obtient le monopole du commerce néerlandais entre Afrique de l’Est, dans l’Océan Indien, l’Asie et l’Extrême Orient, puis en 1621, il y a la création de la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales qui obtient le monopole du commerce néerlandais en Afrique de l’Ouest, en Amérique, dans l’Océan Pacifique et dans la partie orientale de la Nouvelle-Guinée. Ainsi, les Pays-Bas commerce et importe des biens de luxe des territoires du monde, mais aussi de leur colonie.

La carte est en couleur et contrairement aux deux autres, elle est représentée avec un double hémisphère, la partie droite représentant l’Europe, l’Asie et l’Océanie et la partie gauche le continent américain. Il y a également la représentation séparée du pôle Nord et du pôle Sud. En plus de la représentation du globe, il y a la représentation cartographique des signes astrologiques en haut à droite, en haut au milieu et en haut à gauche. Il n’y a pas de roses des vents, mais des cartouches qui indiquent Polus Arcticus ou Polus Septentrionalis (Pôle Nord) à droite de la carte et Polus Meridonalis ou Polus Antarcticus (Pôle Sud) à gauche de la carte. Il y a également deux petits hémisphères pour chacun des deux pôles permettant d’avoir une vision plus précise de ces territoires. Le Pôle Sud contrairement au Pôle Nord n’est pas encore découvert, les cartographes, les savants se doutent qu’il y a des terres dans cette zone, mais contrairement aux cartographes antérieurs, Frederik de Wit préfère ne pas apporter le tracé d’un territoire fictif, ou du moins non découvert pour le moment. Il y a également deux petits hémisphères au centre bas de la carte qui représentent le système solaire sous deux formes, celui de Ptolémée, plaçant la Terre au centre du système solaire, et celui de Copernic avec le soleil au centre du système solaire et la Terre qui tourne autour. Cette représentation pourrait également expliquer la différence des deux hémisphères supérieurs représentant les signes astrologiques, avec l’hémisphère gauche représentant les signes astrologiques avec le système de Ptolémée et l’hémisphère droite avec le système de Copernic. Enfin, il y a quatre représentation représentant quatre éléments, la terre, le feu, l’eau et l’air. Ces représentations sont du style mythologique, correspondant à la redécouverte des œuvres antiques grecques et romaines. Il y a des monstres, mais aussi la représentation d’êtres humains qui symbolisent ces éléments. Il y a la représentation d’un navire contemporain à la réalisation de la carte, pour l’élément de l’eau. Nous retrouvons sur le planisphère le Tropique du Cancer, Tropique du Capricorne, le Cercle Polaire et également l’Équateur. Ils sont représentés en respectant la rotondité de la Terre. L’auteur a intégré les frontières des différents pays de l’époque, et leurs zones d’influences que ce soit en Europe, en Afrique, en Asie ou en Amérique. Cela permet de se rendre compte de la répartition des terres connues à l’époque. Il existe des territoires sans propriétaire, comme l’Ouest de l’Amérique du Nord. De nombreuses îles ont fait leur apparition dans les Océans du globe. Les limites du monde semblent relativement repérables, avec l’Est de la Russie, le Sud de l’Océanie avec la pointe de l’Australie (Hollandia Nova), le Nord de l’Europe, autour du Groenland, le Sud de l’Amérique du Sud et le Nord-Ouest de l’Amérique, il y a bien moins de détails et même un manque d’informations qui semble volontaire, préférant ne pas ajouter de superflu. Il y a à la manière des portulans le nom des ports et des villes, mais cette fois ce sont les ports les plus importants et les villes les plus importantes. Le planisphère de droite nous présente d’importants détails, bien plus que dans les cartes précédentes. Nous pouvons remarquer la présence de l’Australie sous le nom de Hollandia Nova. Les différentes îles de l’Océanie sont également davantage détaillées. C’est également le cas de l’Amérique dans le planisphère de gauche, mais des erreurs sont toujours présentes, comme la représentation du Brésil, et l’île de Californie. Il y a la disparition des ajouts ésotériques ou fictifs que nous pouvions retrouver dans les cartes précédentes. La carte est plutôt de bonne qualité, elle a certainement été conservée pliée car il est possible de voir des marques de pliages.

Figure 4 : Mappemonde a l’usage du Roy a été publié en 1720 à Paris. Elle a été réalisée par Guillaume Delisle à l’intention de Roi, Louis XV. L’œuvre mesure 44 centimètres sur 68 centimètres. Un exemplaire est conservé à la BnF. – études des planisphères

La Mappemonde a l’usage du Roy est le quatrième document (document 4) que nous allons étudier. Il a été réalisé par Guillaume Delisle et publié en 1720 à Paris. Il est géographe et cartographe. Il a été élève de Cassini. Guillaume Delisle est un éminent érudit français. Dès 1700, il réalise et publie ses premières cartes ; la Carte du monde et la Carte des continents. Il enseigne la géographie à Louis XV et reçoit alors le titre de géographe royal en 1718. Dès lors, il réalise des missions au nom de la couronne, comme la cartographie de la Mer Caspienne. Il est à l’origine de nombreuses « premières » cartographies, ainsi la Louisiane, ou encore le cours du Mississippi en Amérique du Nord ont été pour la première fois cartographié dans le détail par Guillaume Delisle. Le travail de Guillaume Delisle se détache également des standards de l’époque, surtout néerlandais, qui réalisaient des cartes très décoratives. Il réduit aux maximums ces détails pour se concentrer sur la cartographie. Il incorpore aux maximums les informations les plus récentes et les plus sûres, c’est pour cela que dans ses cartes, certaines parties sont fragmentées. Il a également apporté de nouveaux standards dans le calcul des latitudes et des longitudes les rendant bien plus précises. Ces cartes ont été très vite utilisées par des cartographes ou des entreprises de cartographies qui étaient contemporains à Guillaume Delisle, comme Châtelain ou encore Covens & Mortier. La France n’a pas une puissance maritime comparable aux puissances ibériques, aux Hollandais ou bien aux Anglais. Au XVIe siècle, la marine est essentiellement commerciale et les trajets se limitent au cabotage. La France se concentre sur l’Amérique du Nord, territoire relativement oublié par la conquête du Portugal et de l’Espagne. Malgré le traité de Tordesillas, qui partage le monde entre les Espagnols et les Portugais, des expéditions sont menées par d’autres puissances européennes, ainsi Verrazano ou encore Jacques Cartier explorent l’Amérique du Nord au compte de la France entre 1523 et 1534. La France n’arrive pas à s’implanter pendant le XVIe siècle. En cause, les Guerres de religions qui explosent au sein du pays, mais également par le manque de moyens envoyés aux colonies françaises qui tentent de s’implanter sur le Nouveau Monde. Il faut attendre 1624 et Richelieu comme principal ministre du roi pour que la France se lance véritablement dans la création d’une puissante flotte maritime, mais une fois de plus les moyens sont limités et très vite les espoirs de domination française sur les océans s’arrêtent rapidement. Lorsque Mazarin succède à Richelieu, la flotte française est de nouveau très limitée. C’est lorsque Louis XIV prend la pleine possession de son pouvoir et la nomination de Colbert comme principal ministre. Dès lors en 1683, la marine française se compose de 250 bâtiments, permettant d’obtenir une certaine hégémonie. La concurrence européenne, surtout anglaise et hollandaise, limitent les espoirs de la France. Elle n’a pas de structures solides dans les territoires qu’elle souhaite exploiter contrairement aux autres puissances européennes. La fin du XVIIe siècle marque le déclin des Hollandais en cause la guerre de Louis XIV contre les Provinces-Unies. Ainsi, à la fin de ce siècle, la France possède la Nouvelle-France – la Floride, la Louisiane et une partie du Canada (le long du fleuve Saint Laurent) – les Antilles et de nombreuses possessions vers les Indes.

La carte n’est pas en couleur, nous retrouvons les armoiries de la monarchie française, avec la couronne et les fleurs de lys. L’armoirie de la France est entourée de quatre femmes, qui pourraient comme pour la carte précédente faire référence aux quatre éléments, la terre, le feu, l’air et la terre. Ce n’est que spéculation, mais sur de nombreux autres planisphères, il y a ce genre de représentation. Le nom de la carte, de l’auteur et le destinataire sont indiqués sur un ruban. Enfin une cartouche richement décorée donne des indications sur l’auteur et le lieu de réalisation de la carte. Le globe est représenté comme la carte précédente, en double hémisphère. Les continents sont représentés avec des couleurs différentes, l’Amérique a ses frontières représentées en jaune, l’Europe en bleu pâle, l’Afrique en rouge, l’Asie en jaune et l’Océanie en vert. Comme la carte précédente, il n’y a pas de représentations ésotériques, la cartographie semble davantage devenir une science, avec la représentation uniquement de territoires véritablement connus. En ce sens, l’Australie n’est que partiellement représentée et l’Amérique du Nord n’a pas de délimitation au Nord-Ouest. Il y a énormément plus d’îles représentées sur cette carte. Il y a aussi l’indication d’un territoire australe et il est clair pour les cartographes de l’époque, depuis déjà quelques siècles, qu’il y a un territoire au Sud du globe pour faire opposition aux terres qui se trouvent au Nord du globe, mais il n’a pas été réellement découvert avant 1819. Le cartographe utilise la projection de Mercator, il représente les méridiens et les parallèles, avec les plus connues comme le Tropique du Cancer, le Tropique du Capricorne et le Cercle Polaire qui sont indiqués avec un trait plus gras. L’Équateur est représenté avec un trait blanc et noir. Le cartographe Guillaume Delisle représente sur la carte différentes expéditions avec par exemple la route de Magellan en 1519, ou la route d’Abel Tasman en 1642. En somme, la carte représente les voyages de Magellan (1520), Le Maire (1615), Saint-Louis (1708), Halley (1700), Mendana (1595), St. Antoine, (1710), Tasman (1642) et Quiroz (1605). Il y a également la date de découverte de certaines îles comme l’Isle de Saxembourg vue en 1670, mais aussi Glaces vues par Mr Hailley. Ces représentations permettent de suivre l’évolution des découvertes à travers le monde. Ainsi, le planisphère devient un support cartographique pour la navigation, mais également historique, permettant à tous les lecteurs de suivre les grandes expéditions, en connaissant les chefs d’expéditions, les dates etc. Cette carte permet de nous rendre compte des derniers territoires inconnus des Européens, l’Australie, L’Amérique septentrionale et les deux pôles.

En somme les planisphères sont une source non négligeable.

Les quatre cartes représentent la même chose, la Terre, et pour autant nous pouvons remarquer une nette évolution au cours de l’époque moderne (1502 à 1720). Tout au long de cette période les planisphères se voient complétés et améliorés. Ainsi, il y a une nette progression des informations vis-à-vis de l’Amérique et de l’Asie. Pour autant, ces améliorations ne sont pas toujours correctes, nous en avons la preuve, et ce via plusieurs exemples. Le document 2 nous présente la Californie comme un territoire attaché au continent, mais le document 3 qui est pourtant plus ancien, représente la Californie comme une île. Les document 2 et 3 représentent l’île de Frisland, qui n’existe pas et qui se trouve quand même sur les cartes et cela s’explique à cause du copiage de cartes plus anciennes. Cette erreur est corrigée sur le dernier document. La dernière carte est la plus précise et c’est celle qui comporte le plus de détails géographiques, comme les voyages de précédents explorateurs, les découvertes récentes ou bien mêmes les îles ou territoires vus, mais pas explorés. C’est un planisphère fascinant pour les passionnés de géographie et d’explorations, il y a une véritable traçabilité des découvertes qui ont été menées tout au long de l’époque moderne.
Les procédés utilisés pour représenter le monde ont évolué tout au long de l’époque moderne. Avant la projection de Mercator, la représentation du monde se faisait en considérant que la Terre était plate, ainsi, en fonction de la source de l’expédition et l’itinéraire, les représentations des nouveaux territoires étaient différentes. Ils se basaient exclusivement sur les latitudes. Pour le premier document, l’utilisation de la méthode des latitudes explique la représentation oblique de Terre-Neuve. La projection de Mercator ne fut utilisée que de longues années après sa mise au point, les méthodes de navigation ont dû s’adapter à ce nouveau modèle. Ainsi, l’utilisation des latitudes, des longitudes et des directions géographiques réelles permit l’utilisation et la reproduction correcte des territoires sur les planisphères. Ces nouvelles méthodes et leur utilisation pour la navigation réussit à s’implanter et à devenir un modèle universel grâce à l’évolution des outils utilisés par les marins.
L’évolution des planisphères est reconnaissable sur un point spécifique, la carte se suffit à elle-même. Il y a de moins d’informations non pertinentes, ainsi, le premier document a de nombreuses annotations, le document 2 en a encore davantage, le document 3 n’a quasiment pas d’informations supplémentaires, mais le sujet qu’elle traite est plus large, incluant la représentation du système solaire, la représentation des signes astrologiques. Le document 4 est le plus proche de nos cartes contemporaines. Elle est traçable grâce au nom de l’auteur, du destinataire, le lieu de publication et de la date. Il y a la disparition progressive des représentations ésotériques, comme des monstres, des dieux, des territoires imaginaires etc., et même l’ornementation commence à devenir de plus en plus simple se limitant aux armoiries du pays émetteurs de la carte.
L’étude des planisphères est un sujet complexe, car il y a énormément de production pendant l’époque moderne et les cartes, les plans, les planisphères sont rarement signés. Il est alors difficile de les étudier. Dans mes recherches, j’ai dû m’intéresser aux planisphères les plus connus, les autres étant soit anonymes, supposés faux ou bien même entourés de beaucoup trop de mystères. J’aurais pu évoquer le planisphère de Waldseemüller, établit par le cartographe Martin Waldseemüller sous le nom Universalis cosmographia secundum Phtolomaei traditionem et Americi Vespucii aliorumque publié en 1507. Rowan Gavin Paton Menzies fait référence dans une de ses œuvres 1421, the year china discovered the world à l’utilisation de données chinoises pour la conception de ce planisphère et donc à l’explication de la présence des Andes sur ces cartes. Cette théorie s’articule par l’idée de la circumnavigation chinoise, une thèse de cet auteur. Pour autant rien n’est avéré, l’auteur n’est pas un historien de profession, mais il est intéressant de mettre en perspective les idées qui entourent la réalisation et la compréhension des planisphères encore aujourd’hui, car cette hypothèse ne date que de 2002.

Compte rendu de notre étude sur les planisphères de l’époque moderne.

GénéralitésDocument 1Document 2Document 3Document 4
Année de publication1502156916601720
Pays ou originePortugalSaint-EmpireProvinces-UniesFrance
AuteurAlberto CantinoGérard MercatorFrederik de WitGuillaume Delisle
LanguePortugaisLatinLatinFrançais
Caractéristiques
CouleurOuiNonOuiOui
AspectEndommagéAmochéPropreImpeccable
OrnementNonOuiOuiOui
Rose des ventsOuiOuiNonNon
MéridiensNonOuiOuiOui
ParallèlesOuiOuiOuiOui
ÉquateurOuiOuiOuiOui
Représentation de mythesNonOuiOuiNon
Cartouche de textesNonOuiOuiOui
Nom des continentsNonOuiOuiOui
Nom des OcéansOuiOuiOuiOui
Lignes de rhumbsOuiOuiNonNon
Projection de MercatorNonOuiOuiOui
Traité de TordesillasOuiOuiNonNon
Euro-centréOuiOuiOuiOui
En résumé
Document 1C’est une carte relativement simple, qui révèle le continent américain et une partie de l’Asie. Elle est sans ornement et s’intègre dans un contexte d’espionnage et de copiage.
Document 2Cette carte est relativement complexe, par l’utilisation de cartouches intégrant de nombreuses informations. Elle est novatrice par l’utilisation d’une nouvelle projection, créé par son auteur. La carte intègre des représentations mythiques.
Document 3C’est une carte d’un pays qui connaît son âge d’or, il y a donc beaucoup d’ornementations. La représentation cartographique est plus savante, il n’y a pas d’informations cartographiques supplémentaires fictives.
Document 4Cette carte française se place comme la vision moderne de la cartographie. Il n’y a pas d’ornementation superflus. Le minimum est présent et l’information principale reste la carte.

Bibliographie planisphère

Auteur inconnu, Carta da navigar per le Isole nouam tr [ovate] in le parte de l’India: dono Alberto Cantino al S. Duca Hercole., Bibliothèque Estence de Modène, Italie, 1502

GerardusMercator, Nova et Aucta Orbis Terrae Descriptio ad Usum Navigantium Emendate Accommodata, Duisburg, 1569, BnF

Frederik de Wit, Nova Orbis Tabula in Lucem Edita, Amsterdam, entre 1660 et 1680, Bibliothèque royale de Belgique

Guillaume Delisle, Mappemonde a l’usage du Roy, Paris, 1720, BnF

PELLETIER, Monique. Science et cartographie au Siècle des lumières In : Cartographie de la France et du monde de la Renaissance au Siècle des lumières. Paris : Éditions de la Bibliothèque nationale de France, 2002

KABAKOVA Galina, « Baba Yaga dans les louboks », Revue Sciences/Lettres, 2016

TOLIAS Georges, « Représentations de l’espace, fin du Moyen Âge – époque moderne », Annuaire de l’École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 2017

DE CRAECKER-DUSSART Christiane, « La cartographie médiévale : d’importantes mises au point », Le Moyen Age, 2010/1 (Tome CXVI), p. 165-175

MOLHO Anthony, RAMADA Curto Diogo, « Les réseaux marchands à l’époque moderne », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/3 (58e année), p. 569-579

CHASSAGNETTE Axelle, « Les usages de la cartographie au début de l’époque moderne (XVe-XVIIe siècle) / Der Gebrauch der Karten am Anfang der Frühen Neuzeit (15.-17 Jahrhundert) », Revue de l’IFHA, 2009

BnF – Les cartes marines. http://expositions.bnf.fr/marine/arret/10-32.htm