La symbolique des habits à l’époque moderne en France

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La reproduction d'une estampe colorée montrant des Incroyables et des Merveilleuses, mouvement de mode de la fin de la Révolution française (fin XVIIIe-début XIXe siècle)

« [..] tout le monde se met en peine de paraître ce qu’il n’est pas, et pas un ne s’étudie à se faire voir tel qu’il est. L’un fera le prince avec ses habits seulement, […] sans avoir le mérite, la qualité ni les rentes, et avec ces ornements empruntés il cherchera des miroirs partout pour faire l’amour à soi-même. »

Jean Puget de la Serre, L’entretien des bons esprits sur les vanités du monde, Lyon, 1631, p. 157.

Par ces mots Jean Puget de la Serre apostrophe le lecteur sur la crise vestimentaire qui s’amorce au XVIIe siècle, plaçant l’habit au centre de l’identité. En effet, il est signe de puissance, de richesse, de pouvoir et très vite il devient un objet de contrefaçon, de litige, de vol. Il y a la peur constante du brouillage social dans la société d’Ancien régime. Très tôt, le pouvoir a cherché à encadrer ces pratiques pour des raisons variés. Dès la Rome antique, des lois somptuaires sont promulguées dans l’objectif de maîtriser les dépenses privées. À l’époque moderne l’utilisation des lois somptuaires dans le royaume de France répond à plusieurs problématiques. La première est d’ordre économique, les lois somptuaires permettent d’interdire certains vêtements, qui sont produit à l’étrangers, notamment les indiennes entre 1686 et 1759. Cela permet d’éviter d’enrichir les couturiers anglais, c’est d’une certaine manière des lois « protectionnistes ». La deuxième raison est d’ordre politique, la distinction sociale est importante sous l’Ancien régime et l’habillement est un outil pour la maintenir. Certains textiles ou motifs peuvent être interdits pour certaines classes sociales. Enfin en troisième raison ; la morale en lien avec les principes religieux qui accordent une place importante à l’austérité. Les lois somptuaires permettaient de diminuer la vanité et l’orgueil des classes aisées. Les trois estampes d’Abraham Bosse permettent d’illustrer les tenues des populations du royaume de France vers 1630. Elles permettent de partager la vision du quotidien et des petits gens, notamment la petite bourgeoisie. Les œuvres participent au plébiscite des édits du roi. Cette période est marquée par le règne de Louis XIII, roi austère qui souhaite que les sujets s’accommodent de ces directives. Il promulgue de nombreux édits notamment ceux de 1613, 1623, 1629, 1633, 1634 et 1639. L’auteur est un protestant fils de tailleur, qui connaît une importante renommée dans le domaine de la gravure, notamment avec ses gravures sur cuivre. Il permet d’améliorer les procédés de fabrication tout en apportant de nombreuses contributions pédagogiques à la discipline. Au travers de ces œuvres il partage la vision protestante, alors libre dans le royaume de France, grâce notamment à l’Édit de Nantes et la protection du roi. Ces estampes permettent d’illustrer l’importance du vêtement dans la société d’Ancien régime et notamment la nécessité du pouvoir royal de l’encadrer. Nous traiterons dans un premier temps des interdictions vestimentaires dictées par les lois somptuaires, puis des distinctions entre l’habillement masculin et féminin, pour terminer par la peur du brouillage social.

Les lois somptuaires permettent au pouvoir royal d’encadrer l’habillement de ses sujets en promulguant des interdits, à des catégories de sujets, notamment par le type de vêtements, des matières ou bien par la quantité possible à posséder. Ces interdictions touchent également le prix des habits et le nombre d’acquisition par an. Ces lois sont donc des réglementations sociales et économiques. Elles donnent bien sûr autorité au roi qui n’est pas touché par cette réglementation, il peut s’apprêter comme il le souhaite. L’estampe intitulée « Le Courtisan suivant le dernier édit » permet d’apporter un complément d’informations par l’intermédiaire d’un texte qui évoque la réglementation du roi. Au travers de ce texte, nous apprenons que le courtisan doit modifier sa garde-robe, afin de s’accommoder des derniers édits du roi : « Bien que sans mentir je cherisse / D’avoir du clinquant dessus moy ; / Il faut pourtant que j’obeisse / Aux défences qu’en fait le Roy. ». L’extravagance et la richesse à outrance sont combattues par les autorités. Louis XIII promulgue différents édits qui permettent de lutter contre l’opulence de l’élite, notamment celui du 6 février 1620. L’édit somptuaire limite le luxe, le superflu et les ornements des vêtements. Il est alors possible sur la première estampe de distinguer le nouveau vêtement de l’ancien. Le premier est porté par le courtisan, tandis que l’autre est disposé sur la chaise. De nombreuses variations sont notables entre les deux tenues, notamment sur le pourpoint et le haut-de-chausses. L’ancienne tenue condamnée par l’édit semble plus ample, par rapport à la nouvelle tenue plus sobre et proche du corps. Les motifs du pourpoint ont disparu, au profit d’une couleur unique, la ceinture a été remplacée par une ficelle et les ornements du haut-de-chausses n’existent plus. L’austérité de la nouvelle tenue est également visible sur l’estampe intitulée « Un laquais debout serre les habits de son maître » le texte permet de nous apprendre, que ledit laquais entrepose les affaires usées – par les édits plus que par le temps – de son maître dans un coffre. Les anciens vêtements sont l’archétype de ce que le roi cherche à interdire, notamment avec l’édit précédent, mais également avec un plus récent comme du 29 décembre 1629 qui interdit les passements d’or, d’argent et la dentelle. Ces vêtements sont plus richement décorés que les précédents, sans pouvoir attester à l’unanimité de la présence d’or ou d’argent sur les vêtements, nous pouvons affirmer que les nombreux boutons présents sur le pourpoint devaient être dans l’une ou l’autre de ces matières, tant la proportion d’habits de la sorte en comportait à cette époque. L’ensemble de la tenue possède également de nombreux ornements et passements qui sont interdit par le pouvoir royal. La dernière estampe représente l’habit d’une femme sous sa forme reformée, c’est-à-dire que la tenue correspond aux attentes des édits somptuaires alors en application dans le royaume. L’édit du roi empêchant la dentelle et le point coupé : « / Que ie pleins mon espoir trompé / N’ayant plus pour paraistre belle / Ny dantelle ny point coupé ».

            Les différences vestimentaires ne sont pas seulement encadrées par les lois somptuaires, les normes sociales et religieuses se chargent également de différencier la femme et l’homme sur le plan vestimentaire. Les contraintes sociales obligent à s’habiller en fonction de son âge, de son rang et de son genre. L’homme et la femme sont mis en compétition, la religion les différencie, le monde médical les différencie et le pouvoir royal également. Cette vision dès lors touche le corps et l’habillement. Les deux premières estampes représentent un corps masculin tandis que la troisième un corps féminin, nous pouvons déjà soulever plusieurs nuances dans la manière dont sont portés les vêtements. Les corps masculins sont représentés dans des habits courts, les jambes sont visibles, les habits permettent des mouvements avec aisance, alors que le corps féminin est caché en grande partie, notamment le bas du corps qui fait référence à la sexualité et à l’intimité. De plus les habits semblent figer la femme, il est en effet bien plus difficile de se mouvoir dans un habit ample et arrivant jusqu’au sol. La femme est représentée dans une forme d’immobilité. De nombreux traités sur les normes vestimentaires à l’époque moderne utilisent les raisons religieuses pour justifier cette différenciation homme-femme, dans le Traité de l’estat honneste des chrestiens en leur accoutrement de Lambert Daneau publié en 1580, il dit ceci sur l’habit féminin : « Dieu la faite [femme] pour être inférieure à l’homme et sujette. Il faut donc qu’en son accoutrement, aussi bien que partout ailleurs, elle suive sa condition. ». Cette différence est visible dans la composition des habits. Il est certes difficile d’identifier l’ensemble des pièces qui composent l’habit des individus du XVIIe siècle tant elles sont plus nombreuses qu’aujourd’hui, mais les estampes nous permettant d’en visualiser quelques-unes (pourpoint, cape, chemise, gants, chapeau, haut de basses, ceinture, etc). Sous la robe ample de la femme se cache tout un attirail de pièces, qui permettent de conditionner le corps féminin. L’utilisation du corset est notamment visible par la taille fine qui se dessine au niveau de la poitrine, puis la robe reprend en volume grâce à un panier qui permet de donner cette taille importante à partir des hanches. Les femmes sont contraintes à une importante préparation pour s’habiller et à l’utilisation quasiment quotidien de domestiques pour les aider, notamment pour lacer le corset dans leur dos où à installer le panier sous la robe. Les habits permettent d’amplifier les attributs féminins, notamment, avec le corset qui permet de bomber la poitrine, tout en affinant la taille et le panier permet d’amplifier la taille des hanches et du postérieur. Le corset est un vêtement qui limite les mouvements tout en provoquant des douleurs respiratoires, c’est une pièce de torture pour la femme qui fait écho avec la citation de Lambert Daneau. Cette utilisation des habits pour amplifier les attributs corporels existe également chez les hommes. Ces exagérations corporelles doivent dans ce cas amplifier les attributs virils de l’homme, notamment la carrure avec les pourpoints.

            Les vêtements permettent en plus de mettre en valeur le corps, de mettre en valeur le rang social. Il est en effet le moyen privilégié pour permettre à tout à chacun de se présenter. Les possibilités offertes par son rang et sa bourse permettait de s’habiller de manière uniforme. Les bourgeois ne peuvent pas se permettre de s’habiller comme la noblesse de la cour, tout comme un artisan ne peut pas s’habiller comme un bourgeois. Toutefois ces interdits ne sont pas toujours respectés, les bourgeois parfois plus riches que certains nobles, préfèrent passer outre les règles, pour montrer leur puissance financière tout en s’affirmant contre les règles hiérarchiques de l’Ancien régime les empêchant d’acquérir du prestige politique, alors réservé à la noblesse. Le brouillage social est ce principe qui ne permet plus de reconnaître le rang d’un individu selon ses habits, ainsi « l’habit ne fait pas le moine ». La première et seconde estampe permettent de soulever ce trouble social que cherche à encadrer le pouvoir royal par l’intermédiaire des lois somptuaires. Le laquais qui ne fait pas partie de l’élite, et le courtisan qui lui fait partie de la cour et donc de l’élite sont habillés de manière uniforme, il est difficile de différencier leur rang en fonction de leur tenue. Les deux portent des chemises (probablement) blanches, leur pourpoint est détaché en bas pour justement la montrer, ce qui est un signe de richesse, car il est difficile de posséder du linge blanc. Le laquais porte de nombreuses autres pièces réservées normalement à l’élite, notamment le pourpoint, le rebras, la chemise, les hauts-de-chausses, les jarretières, les bas de soie et les souliers. Toutefois le laquais porte des habits qui sont davantage ornementés se référant aux habits autorités avant la promulgation des édits du roi. Ce qui nous laisserait comprendre que le laquais utilise les affaires de son maître. Le texte qui accompagne l’estampe nous invite à penser que c’est ce qui se passe : « Je vay donc mettre dans le coffre / Tous ces vestemens superflus ; / Et quoy qu’il ne reste les porte plus, / Je ne crains point quil me les offre. ». Le laquais se servirait donc à l’insu de son maître dans le coffre pour s’habiller comme un noble. La première estampe pourrait être l’illustration de cette action, les affaires usées du maître sont prises en charge par le domestique, qui par la suite l’utiliserait à son gré. Le texte de la seconde estampe permet de nous apprendre que les édits somptuaires servent également diminuer les dépenses des nobles : « Q’uestant auare comme il est, / Asseurement l’Edit luy plaist, / Pource qu’il regle la despense. L’habillement est une prérogative, il est nécessaire de le maintenir pour montrer son rang, mais il peut être signe de dépenses monstrueuses pour certaines familles nobles sans sou, ainsi, le roi doit permettre de maintenir ces familles et de préserver la noblesse, par l’intermédiaire des lois somptuaires. Les deux précédemment citées sont renforcées par celle du 18 novembre 1633 qui interdit les broderies en fils d’or et de nombreuses pièces d’habillement. L’habillement à l’époque moderne revêt de nombreux symboles.

            Le pouvoir royal encadre le vêtement par l’intermédiaire d’édits somptuaires, ils permettent dans notre cas de faire disparaître sur les tenues l’ornementation, le superflu, le luxe en somme. Ces édits ont vocation à encadrer les dépenses, la hiérarchie sociale et les bonnes mœurs catholiques, le luxe étant un affront fait à Dieu. Le vêtement est une manière de s’affirmer sur le plan social, mais aussi entre l’homme et la femme. En plus de cacher le corps, dans un esprit de pudeur les habits féminins conditionnent le corps des femmes, avec des vêtements très contraignants, comme le corset ou le panier. Ils rendent difficile les mouvements de la femme. A contrario les hommes ont accès à un habillement plus libéré, facilitant les mouvements. Le vêtement est source de mutation, notamment celle qui survient au XVIIe siècle, avec le brouillage social. En effet, les codes vestimentaires sont censés permettre la hiérarchisation de la société, malheureusement des hommes ne la respectent pas et cela provoque une crise identitaire. Des bourgeois se trouvent habillés plus richement que des nobles. C’est l’une des prérogatives du roi de maintenir l’identité des strates de la population notamment par les lois somptuaires. Le vêtement a donc une place fondamentale dans la société d’Ancien régime, il permet de différencier les individus en fonction de leur rang et de leur genre. Cette différenciation est due à la société qui est de culture chrétienne, mais également parce que le roi maintient la hiérarchie sociale et les privilèges. Toutefois, c’est aussi un moyen de s’émanciper, notamment avec l’utilisation de vêtements qui ne sont pas adaptés à son rang. La seconde modernité remplace et le règne de Louis XIV permet l’émergence des modes, ce ne sont plus les lois somptuaires qui régissent l’habillement, mais bien les modes et les tendances à la cour.

Augustin.R

Augustin.R

Etudiant et alternant en Communication dans les Pays de la Loire. Un objectif : facilité l'utilisation du numérique pour les TPE et PME.

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